18/08/2008

Elle

Je ne suis pas encore née, dans le ventre de cette femme, qui deviendra ma mère. Elle se tait, encaisse, attend. Lui ne m’attend pas ; il se remplit de liquides, s’est trompé. Il cogne. J’attends.

J’ai un an et demi. Il est parti, chassé, nous sommes seules, elle et moi, et ça ne fait que commencer. Je balbutie, je trébuche, elle ne fait pas mieux. J’attends.

J’ai deux ans. Je dois appeler papa cet homme qui n’est rien pour moi, entre nous commence une relation bizarre… Il m’en veut de ne pas être sa fille, et pourtant d’être mignonne. Je grandis, j’évolue, et ce pas grâce à lui. Elle se tait. J’attends.

J’ai six ans. Ma soeur naît. Demi- soeur. Elle est lui, à lui, sa chair. Et pourtant… Il est déçu, elle n’est pas ce qu’il attend, elle a le crâne allongé à cause des forceps, elle n’est pas vraiment belle, ni même jolie. En vérité, il me hait. Il m’envie. Il voudrait que je ne sois pas là. Elle, parce qu’elle l’aime, parce qu’il la fascine, l’écoute. Elle exige, elle décide, elle frappe, elle expie. J’attends.

J’ai onze ans. Je change d’école. Je suis introvertie, mal à l’aise, l’impression de n’être à ma place nulle part. Je m’ennuie. Elle déprime, glisse, trouve des échappatoires. Je subis, en silence. Juste, une larme coule, mes joues sont froides comme la glace. Je me tais, elle me rabaisse, il jubile. J’attends.

J’ai douze ans. Ma deuxième demi-soeur nait. Portrait de moi, reflet abhorré. Suspicions, doutes, empoisonnent le quotidien. Il s’aigrit, devient mutique. Elle explose, rage trop forte qui n’a qu’un exutoire, deux couleurs : le bleu maquillé partout, le rouge de la honte… J’attends.

J’ai treize ans. Il part, elle livre combat sur un champ de bataille dévasté et abandonné. Elle coule, je la rattrape, je soutiens, je gère. Substances en tous genres, sexe, mots, maux, elle abuse de tout. J’attends.

J’ai quatorze ans. Tant bien que mal, un petit ami, évidemment, elle ne peut supporter. Je ne peux vivre en dehors d’elle. Tentative d’humiliation.  Je me brise. Tout entre elle et moi est fini, depuis longtemps, mais j’en prends conscience. J’attends.

J’ai quinze ans, puis seize. Je porte un masque. J’obéis, je courbe l’échine, j’encaisse les coups, les paroles. Tout. Elle plonge de plus en plus bas. Je deviens sa mère. Je m’occupe d’elle. Je la mets au lit, lave les vomissures, ramasse les verres brisés, cache les médicaments. J’attends.

J’ai dix sept ans. Rien ne va, je supporte de moins en moins, je commence à tanguer. Puis soudain, une lumière dans la nuit, un sourire, des bras qui se tendent. Enfin… Elle ne supporte pas, m’impose un choix, entre l’amour et Elle.

Je choisis.

J’ai vingt six ans, cela fait neuf ans que je ne lui ai plus parlé, ni vu ma mère. Je m’en réjouis. C’était une question de survie.

Je n’attends plus rien, je vis…

21:27 Écrit par sand dans me, myself and i | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : fille, rupture, mere |  Facebook |

Commentaires

Voilà peut être pourquoi nous partageons certaines choses sans même le savoir avant de les lire ou de les voir chez l'autre... quelques années également que j'ai coupé les ponts, avec elle comme avec lui et... je n'attends plus rien d'eux, et ça, ça n'a pas de prix.

Écrit par : Plume Vive | 18/08/2008

plume ;)
j'aime bien ta dernière phrase, tu as tout résumé

Écrit par : sandrine | 19/08/2008

Un texte d'une rare puissance. Vibrant !

Écrit par : Daud | 25/08/2008

Extrêmement fort ... et bien écrit.
Sandrine, tu as fait le bon choix.

Écrit par : Pomme | 25/08/2008

merci ;)

Écrit par : sandrine | 25/08/2008

Faut que t'arrête, je vais finir par chialer...
(bon en fait non t'arrête pas c'est beau...)

Écrit par : logorrhee | 19/09/2008

je vais réfléchir à une distribution de kleenex à l'entrée du blog ;)

Écrit par : sandrine | 19/09/2008

Très bonne idée, faudrait le notifier à chaque billet "déstabilisant"
"N'oubliez pas de vous munir d'une forme de mouchoir adaptée à votre morphologie"

Écrit par : logorrhee | 19/09/2008

Pour être un peu plus sérieuse, je compatis même si je ne peux pas comprendre ce que tu as vécu, j'ai un parcours chaotique aussi et des "cicatrices" ad vitam eternam...
C'est super d'arriver à redresser la barre...

Écrit par : logorrhee | 19/09/2008

je vais y penser ;)
qd tu n'as ni père ni mère, tu es libre quelque part de t'inventer, même si tu te construis sur un manque

Écrit par : sandrine | 19/09/2008

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